Source : « dossier : les émotions » du magazine « Cerveau et psycho » n°35 ( 09-10/2009 ) ; pp 45-59
1) Un monde d’émotions par Robert SOUSSIGNAN ( maître de conférence à l’université de Reims )
- Les émotions colorent les expériences quotidiennes et nous informent sur les événements auxquels nous attachons de l’importance.
Elles sont accompagnées de manifestations corporelles ( p.ex. : augmentation du rythme cardiaque ) et comportementales ( approche, lutte ou fuite ).
- Leurs buts : adaptation à l’environnement ( via la régulation de l’activité physiologique ), influent sur la perception du monde, …
Le socle des émotions de base
- Les émotions sont réparties en émotions positives ou négatives.
- Il y a 6 émotions de base ( ou primaires ) : joie, peur, colère, surprise, tristesse, dégoût.
Elles sont présentes dès l’âge de six mois.
- Ces six émotions de base ont été façonnées et sélectionnées au cours de l’histoire évolutive des espèces, afin de fournir des programmes d’action permettant de faire face à des exigences vitales ( p.ex. : peur --> mobilisation d’actions d’auto-protection ).
- Deux psychologies Américains défendent la thèse de programmes neuromoteurs innés, et donc universels.
La thèse des programmes innés
- Il existe, pour chaque émotion de base, des caractéristiques qui lui sont spécifiques ( p.ex., pour la joie : mobilisation des muscles zygomatiques ) et d’autres qui sont communes aux autres ( caractère automatique et involontaire, déclenchement rapide, durée limitée et spontanéité ).
- Il existe ensuite des émotions secondaires, dites tardives, car se développent entre un et quatre ans.
Elles seraient davantage liées au développement du langage, de la conscience de soi ( p.ex. : jalousie ), de l’auto-évaluation ( p.ex. : fierté ) et à des élaborations cognitives.
Ces émotions dériveraient des émotions primaires.
- Le mélange de deux émotions primaires donnerait une émotion secondaire ( p.ex. : colère + dégoût --> hostilité ).
- Limites de ce modèle :
* caractère arbitraire des combinaisons proposées
* études ayant mis en doute la thèse des programmes pré-établis
Une théorie pour expliquer la diversité des émotions
- Intervention des théories de l’évaluation cognitive : la diversité des expressions faciales et des autres composantes émotionnelles ( notamment physiologiques et subjectives ) résulte de séquences ordonnées de traitement du stimulus qui a déclenché l’émotion ; c’est-à -dire qu’une situation potentiellement émotionnelle fera l’objet d’une séquence de traitements où chacun de ses aspect serait pris en compte, avant que l’émotion elle-même ne soit produite.
Les différents aspects du stimulus qui sont traités sont : nouveauté événement, valence ( événement positif ou négatif ), pertinence par rapport aux besoins/objectifs de l’individu, possibilité d’exercer un contrôle sur la situation, conformité des actes aux normes sociales ou à l’image de soi.
- On parle du modèle componentiel de l’émotion.
- Exemple : la peur est ressentie quand :
* événement évalué comme soudain, imprévisible ou non familier ( --> contraction des muscles du front et élévation des sourcils )
* possibilités de contrôle faibles ( --> contraction des muscles de la mâchoire et étirement des lèvres/ouverture de la bouche )
Les actions musculaires qui produisent une expression faciale résultent du traitement cumulé des multiples dimensions mises en jeu dans l’émotion.
Les émotions de base sont-elles universelles ?
- La théorie citée ci-dessus permet de comprendre pourquoi un même événement peut déclencher des expressions faciales différentes chez deux individus différents ( le premier pourra considérer l’événement comme nouveau, tandis que pour l’autre il sera considéré comme familier ), mais aussi que des événements différents puissent provoquer la même expression.
- Expérience : si la mère a mangé ( ou pas ) des produits laitiers anisés dans les dix derniers jours de la grossesse, les bébés ( après la naissance ) réagissent différemment : dans le premier cas, les bébés réagissent par des mimiques de succion et de léchage quand on leur fait respirer une odeur d’anis ; tandis que dans le second cas, les bébés réagissent par une mimique négative --> expérience qui contredit le modèle des programmes émotionnels innés et qui plaide en faveur du modèle componentiel.
Que penser alors du caractère universel des émotions primaires ? Les tenants de l’universalité soutiennent que les émotions primaires sont signalées par des mimiques faciales identiques dans toutes les cultures, mais que ces mimiques peuvent s’exprimer différemment dans certaines cultures et circonstances sous l’effet de normes sociales.
Cette conception est étayée par de nombreux travaux, ayant notamment révélé que les photographies d’Occidentaux exprimant six émotions distinctes étaient correctement identifiées par des sujets de diverses cultures.
Mais il y a deux objections à la thèse universaliste :
* les personnes d’une culture donnée déchiffrent plus efficacement les émotions exprimées par les membres de leur propre groupe culturel
* lors des différents travaux, les expressions faciales étaient posées et exagérées, alors qu’elles sont discrètes, voire ambiguës dans la vie quotidienne
On peut conclure de tout ça que les programmes innés existent sans doute, mais ils sont mêlés à des traitements complexes, si bien que la réalité de l’expression des émotions est sujette à d’importantes variations liées à la culture et à l’expérience de chaque individu.
Quand le corps façonne le sentiment
- Quand on ressent une émotion, le système nerveux autonome commande des modifications physiologiques ( dites adaptives ). Ces bouleversements corporels informent aussi le cerveau que le corps a réagi à un événement important --> participation corporelle au ressenti émotionnel.
- Hypothèse de rétroaction faciale : les mouvements faciaux modulent le sentiment subjectif de l’émotion.
Expérience : des individus regardaient des séquences vidéos qui suscitaient des émotions positives ou négatives. Ils devaient tenir un crayon dans la bouche, et on leur demandait d’étirer ou non les commissures des lèvres ( ce qui leur faisait reproduire – ou non – un sourire ). Il est ressorti que les personnes ayant étiré leurs commissures des lèvres avaient ressenti plus de plaisir devant les vidéos plaisantes que ceux qui n’avaient pas reçu cette instruction.
Une hypothèse ressort : la contraction de certains muscles du visage déclencherait des signaux sensoriels dans les muscles et la peau, qui seraient acheminés au cerveau où ils activeraient les structures cérébrales mises en jeu dans les émotions.
Vers une vision unifiée
- La concrétisation des affects semble dépendre de « filtres » cognitifs, de séquences d’appréciation des stimuli qui nous entourent, et ces filtres sont établis en fonction des expériences que nous faisons, des cultures ou des milieux sociaux où nous évoluons.
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Encart : « Hommes-femmes : des émotions en clair-obscur »
- Des études ont mis en évidence le fait que les femmes expriment plus leurs émotions que les hommes, et cette expressivité est proportionnelle au score qu’elles obtiennent sur une échelle de « rôle social féminin ». Autrement dit, plus les femmes présentent de stéréotypes liés au genre féminin ( douceur, sollicitude, sens de la conciliation ), plus leur visage expriment ce qu’elles éprouvent.




