L'idée peut paraître séduisante: avoir beaucoup de quelque chose ne peut mener qu'à la réussite, pas vrai? En théorie, oui. En pratique, rien n'est moins sûr.
Définitions
Pour m'expliquer plus en détail, il existe une définition assez claire du charisme par opposition à la confiance en soi.
Est confiant celui qui croit en lui et s'estime, tout en s'autorisant les erreurs.
Est charismatique celui qui doute si peu de lui qu'il a tendance à entraîner les autres. La personne charismatique a tendance à décider qu'elle a raison a priori, et à réfuter toute interprétation ou point de vue concurrent au sien.
La différence plus profonde est que la confiance en soi est un état d'esprit, quelque chose d'intérieur, dans le rapport de soi à soi, alors que le charisme est un comportement, quelque chose d'extérieur, dans le rapport de soi aux autres. Globalement, quelqu'un de charismatique a tendance, vu de l'extérieur, à convaincre les autres plutôt qu'à être convaincu, et à gagner l'adhésion plutôt qu'à céder.
Vu d'ici, ça a l'air assez idéal. Qui ne voudrait pas être plus écouté? Il y a pourtant un hic de taille, qui passe inaperçu chez les gourous du charisme auto-proclamés, alors même qu'ils le vivent à chaque seconde. Quelque chose que les psychothérapeutes, et en particulier les hypnotiseurs savent, c'est qu'on ne peut pas faire faire quelque chose à quelqu'un, ou lui faire penser quelque chose, si rien dans son crâne n'est proche de cette nouvelle idée. C'est la raison pour laquelle les personnes passent de la zone de confort à la zone limite, sans pouvoir passer d'une chose à une autre chose parfaitement distincte: nous évoluons de proche en proche.
Les sectes ont des processus d'endoctrination extrêmement bien foutus, mais qui recquièrent des failles psychologiques préexistantes. Les gens qui se font marcher dessus sont plus souvent des gens déjà soumis que des gens dominants qu'on aurait "brisés".
La conséquence simple à comprendre, et très simple à vérifier, en particulier auprès des gourous du développement personnel, c'est que plus une personne est charismatique, plus son cercle proche a tendance à compter de gens effacés. Parce qu'ils croient que leur façon de faire est la bonne, les gens charismatiques recherchent la soumission à leur idée, et fonctionnent donc mieux avec les seconds-couteaux, les gens effacés, qu'avec les gens ayant une confiance suffisante, qui eux-mêmes auront du mal à accepter le contrat que la personne charismatique recherche. Ainsi, les gens charismatiques ont tendance à fédérer autour d'eux les gens qui doutent d'eux-mêmes ou des circonstances, soumis et ayant peu d'initiative, qu'ils impressionnent. A l'inverse, ils repoussent les gens plus assurés ou plus charismatiques eux-mêmes.
Encore un avatar
Cela étant dit, il faut aussi se demander d'où est sortie cette idée de chercher plus de charisme. Il s'agit tout simplement de l'énième avatar d'une croyance fondatrice du mauvais développement personnel: Il me faut quelque chose de plus, que je 'ai pas, pour parvenir de façon certaine à mon objectif. Avant, c'était alpha, puis social, puis bien habillé, etc, etc...C'est une manie très pregnante dans la sphère du développement personnel, par opposition au fait de régler ses problèmes. Ainsi, au lieu d'enlever des couches de problèmes, on ajoute des couches de plus aux problèmes qui sont déjà là .
A bien des égards, le développement personnel tel que prôné par certains gourous en manque de débouchés professionnels alternatifs est une course à la puissance dont l'esprit tient plus du consumérisme et de la vision parfaite du mâle tel que fantasmé par Hollywood, que du mec heureux qui vit sa vie et profite de l'existence.
Rationalisation a posteriori
Comme souvent, le fait de chercher une formule magique assurant le succès a conduit à la connerie la plus prolifique en termes d'ouvrages inutiles dans tous les domaines: la rationalisation a posteriori. Quand on prend les vainqueurs après la bataille et qu'on cherche à tout prix un point commun, on est voués à la trouver. De là à dire que ce point commun est causal, il y a un saut logique énorme qui n'est jamais prouvé, et finit généralement par s'écrouler à mesure que les observations progressent. Dans les années 1990, une martingale boursière a fait fureur, jusqu'à ce que ce qu'on observe qu'elle ne fonctionnait pas. A la même époque, le magazine Money a établi que, sur les 25 années précédentes, un choix d'investissement qui aurait consisté à choisir les titres ne contenant pas deux fois la même lettre dans leur nom aurait obtenu pratiquement le même rendement.
Là où ça devient pire, c'est que lorsqu'on cherche quelque chose, on le trouve généralement. C'est à ça que servent les études scientifiques en double-aveugle: à se dégager de la subjectivité de l'opérateur. Dans le cas de lifestyle entrepreneurs qui cherchent une pilule magique rapide à vendre, ça consiste à penser que le succès est lié à l'alphaness/la sociabilité/le charisme: etc, puis à garder les preuves que c'est vrai et à oublier le reste, pour ensuite décomposer le processus et vendre un produit d'information, c'est-à -dire la seule espeèce de produit qui existe où vous ne pouvez pas vous plaindre du fait qu'il ne tient pas ses promesses.
Beaucoup d'ouvrages managériaux tels que Innovator's DNA cherchent à trouver les comportements magiques de personnages ayant réussi pour en dégager une roadmap devant mener à plus de succès. Le problème, c'est que ces roadmaps tiennent jusqu'à ce qu'un mec trouve sa propre façon différente d'arriver au résultat, invalidant la théorie précédente. Il y a 20 ans, le management optimal reposait sur le leadership et l'autorité. Maintenant, c'est la concertation et la sympathie. Pourtant, Richard Branson était plutôt sympa alors que Steve Jobs était un tyran. Les observateurs passent leur vie à essayer de comprendre ce qui fait le succès a priori, sans s'apercevoir que ceux qui y arrivent sont avant tout ceux qui essayent jusqu'à y arriver. Leur personnalité passe après leur détermination. Mais revenons au charisme.
Du point de vue d'anciens timides, ou de films hollywoodiens (une source apparente de savoir chez Lifestyle Conseil), le charisme est prépondérant. James Bond dit "prout" et les femmes inondent leur jean. Les mecs le respectent silencieusement ou se soumettent avec déférence. Le problème, c'est qu'il s'agit d'une fiction. La réalité, comme on l'a vu plus haut, est très différente.
De l'utilité réelle du charisme
Donc, en lisant les promesses du programme de Ludovic Vignaud et Alexandre Roth, l'idée qu'être charismatique est nécessairement une bonne chose m'a paru suspecte. Une recherche de 37 secondes sur Google m'a amené ceci:
http://www.leadershipconsulting.com/cha ... anacea.htm
Je ne peux pas recopier, mais cet article d'un cabinet consulting spécialisé établit plusieurs choses intéressantes. Pour information, ils distinguent le collaborateur charismatique du travailleur qui suit les choses comme elles sont. En simple:
-Sur l'ensemble des situations vécues en entreprise, rien n'établit que le premier ait un avantage sur le second.
-En termes de performance, rien n'établit que le premier se débrouille mieux que le second.
-Lorsque l'entreprise va bien, les individus charismatiques sont dangereux pour elle, parce qu'ils veulent faire les choses à leur façon.
-Lorsque l'entreprise va mal, les individus charismatiques peuvent exercer un certain attrait, parce que pour quelqu'un de normalement constitué, absence de doute=je suis dans le vrai. Le problème, c'est que les individus charismatiques croient d'abord en eux plutôt que savoir. S'aligner derrière un capitaine sans peur est utile, mais rien ne dit qu'il ne foncera pas sur l'iceberg. Et s'il n'écoute rien, c'est la cata!
Les individus charismatiques ont globalement tendance à performer moins bien que ceux qui se fondent dans le moule, parce qu'ils sont attachés à leur façon de faire et perçoivent le fait d'avoir raison comme quelque chose de vital. Plus spécifiquement:
-Ils se plient mal à la discipline.
-Ils acceptent mal les nouvelles façons de faire, et devront généralement faire toutes les conneries possibles avant d'évoluer.
-Ils acceptent mal la critique, et considèrent qu'ils n'ont pas à justifier ce qu'ils pensent ou affirment. Un gourou m'a fait le coup récemment à partir de mes critiques, je vous laisse deviner lequel.
-Ils fonctionnent mal en équipe.
Le problème de l'individu charismatique, c'est qu'il ne peut vraiment bien fonctionner qu'avec des subordonnés, comme on l'a vu. De la même façon, les mecs très alphas fonctionnent bien avec les filles très soumises. Le problème, c'est que tout le monde n'a pas la psyché compatible, et c'est là que les choses se gâtent.
Si les gens qui traînent dans la sphère du développement personnel sont souvent naïfs et impressionnables, voire en besoin d'une autorité, ce n'est pas le cas du monde réel. Exhiber du charisme dans le but d'influencer les autres fonctionne mal sur les gens sécures, les amusant au mieux et les aliénant au pire. C'est la raison pour laquelle ce type de comportement passe mal dans le monde professionnel. A l'inverse, être confiant et conciliant est une façon de faire qui marche très bien, y compris dans les relations inter-personnelles.
Extension du domaine de la lutte
Clairement, du point de vue du mec qui se fait marcher dessus en raison de son manque de colonne vertébrale, l'image du mec qui en doit rien à personne, tel le Lorenzo Lamas moyen, ça fait rêver. Le problème, c'est que la vie ne marche pas comme ça. On a besoin les uns des autres, et se montrer conciliant fonctionne mieux dans le monde professionnel. Même s'il networke, un individu charismatique a tendance à antagoniser facilement. Les gens charismatiques sont célébrés après coup lorsqu'ils gagnent, mais tous ne gagnent pas. Beaucoup finissent comme le trou du cul que 5 mecs supportent et qui est enfermé dans ses convictions qu'ils se sent obligé d'asséner aux autres. S'il réussit, il garde son cercle proche restreint, mais il est socialement célébré comme un génie. Ce qui est invisible, c'est qu'il n'avait pas de raison de penser ce qu'il pensait au début. Il y a cru et ça a fonctionné, mais ça aurait pu être autrement, si les circonstances ne s'y étaient pas prêtées. Ne pas être sûr d'une vision précise ne veut pas nécessairement dire que vous avez un problème: c'est peut-être juste le signe que vous n'êtes pas con.
Ainsi, exhiber plus de charisme a beau être attirant, ce n'est qu'un ersatz de confiance, et surtout, c'est une stratégie plus facilement perdante que gagnante, en particulier quand on est jeunes. En effet, à partir du moment où être charismatique consiste à croire qu'on sait, le faire tôt conduit à arrêter d'apprendre tôt ce qui ne correspond pas à notre vision. C'est un problème pour évoluer professionnellement, et aboutit généralement à faire de la personne cherchant à être charismatique un trou du cul coincé dans un job moyen où il peut éblouir les gens dont l'estime d'eux-mêmes le permet. De façon similaire, elle aura tendance à rester avec les partenaires suffisamment soumises à son aura.
Un truc fondamental à garder à l'esprit, c'est qu'être charismatique, c'est dominer. Dominer ne marche pas avec tout le monde, beaucoup de gens le tolèrent, mais n'apprécient pas pour autant (la plupart des gens sont conciliants). Parler avec un type charismatique quand on a une confiance et une estime normale de soi peut rapidement virer au supplice tant la personne (ou le gourou en face) ne parvient pas à échanger d'égal à égal.
Le paradoxe final génial, c'est qu'être charismatique a tendance à attirer trois types de personnes:
-Les soumis
-Les perdus/angoissés
-Les gens qui sont 100% d'accord avec vous.
Cela a parallèlement tendance à repousser:
-Les gens normaux.
-Les gens forts ou ayant de l'autorité (dont vous pourriez avoir besoin)
-Les gens qui ne vous suivent pas à 100%.
C'est-à -dire non seulement beaucoup de gens, mais beaucoup de gens potentiellement intéressants ou utiles. J'avais lu sur un forum de gourou qu'il fallait tirer les gens vers le faut, être leader, etc...Le pépin, c'est que vous ne pouvez faire ça qu'avec les gens prêts à vous suivre, et si vous êtes introverti, timide et effacé, ça fait des gens pas géniaux. La meilleure stratégie consisterait plutôt à se faire tirer par le haut, ce qui implique d'être plutôt conciliant et agréable, un tempérament que beaucoup de dirigeants exhibent. Les vrais mecs dominateurs et charismatiques sont rares à haut niveau (le vrai, pas Hollywood) et ont tendance à modifier leur comportement pour apparaître plus conciliant qu'ils ne le sont (Sarkozy en est un exemple).
La conclusion, c'est que si vous cherchez à aboutir à quelque chose de valeur, que ce soit arriver à haut niveau ou être avec une nana belle et équilibrée, vous devrez composer, faire avec. Si vous voulez créer votre propre monde et avoir votre propre truc, vous pouvez jouer au charismatique, en sachant que ça limitera vos possibilités tout en vous menant à vendre du vent, ce que quelqu'un que je connais fait très bien.
Pfiou.
- Notes et commentaires reçus par ce post :
- 0 (Pas convaincu) le 31.01.12, 18h23 par Holden Caulfield
- +2 (Intéressant) le 31.01.12, 18h41 par Oldboy
- 0 (Pas convaincu) le 31.01.12, 19h36 par Ozone
- 0 (Pas convaincu) le 31.01.12, 19h59 par some1
- +1 (A lire) le 31.01.12, 20h23 par Iskandar
- 0 (Pas convaincu) le 31.01.12, 22h41 par Adoniis
- 0 (Trop dogmatique) le 31.01.12, 23h50 par Ocean
- 0 (Pas convaincu) le 01.02.12, 00h02 par NewStart
- +1 (Intéressant) le 01.02.12, 01h57 par shadonkey





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