René Girard, mimétisme et violence victimaire

Note : 4

le 04.04.2011 par FK

12 réponses / Dernière par some1 le 23.01.2012, 14h27

Parce que des fois, on fait autre chose que regarder Netflix. Partagez et discutez ici de ce que vous aimez et de ce qui vous intéresse.
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Vous devez tous absolument lire Girard: son approche des dynamiques sociales est vertigineuse, elle éclaire et explique énormément de choses.
Ça ne vous aidera pas à choper davantage en SPU (encore que), mais ça vous aidera à comprendre pourquoi les gens agissent comme ils agissent dans des circonstances données.

Pour moi, aussi essentiel que la lecture de Cialdini : ces deux auteurs ont écrit des choses qui rendent plus intelligent et plus humain. C'est suffisamment rare pour pouvoir être souligné.

Ne vous laissez pas effrayer par les référence bibliques: après tout, ces grands mythes sont fondateurs pour notre société, et Girard s'en sert pour analyser son fonctionnement.
Nous nous croyons libres, autonomes dans nos choix, que ce soit celui d'une personne ou d'un objet. Illusion romantique ! En réalité, nous ne choisissons que des objets désirés par l'autre, mus le plus souvent par ce que Stendhal appelle les sentiments modernes, fruits de l'universelle vanité : "l'envie, la jalousie et la haine impuissante ". Partant d'une analyse entièrement renouvelée des plus grands chefs-d'œuvre de la littérature, René Girard retrouve partout ce phénomène du désir triangulaire : dans la coquetterie, l'hypocrisie, la rivalité des sexes ou des partis politiques. Ce grand livre, écrit avec une rare subtilité, contribue à élucider un des problèmes majeurs de la conscience humaine : la liberté de choisir
A travers l'expérience de quatre romanciers phares, RG engage les premiers balbutiements d'une recherche complexe et étonnament intelligente qui le conduira (et nous avec) vers l'explication, d'une simplicité et d'une évidence géniales, de ce qui engendre, structure, organise la société humaine. Ici, c'est le désir mimétique qui est dévoilé, ce fonctionnement triangulaire (sujet/objet/modèle-médiateur) qui brise l'espèce de rêve idéal du romantisme, à savoir la spécificité individuelle du désir. 1er d'une admirable série sous-tendue par le mécanisme de la victime émissaire, Mensonge romantique... est encore fondamentalement littéraire.
C'est dans ce livre que René Girard expose sa théorie du désir mimétique. Les idées développées ne sont pas toutes nouvelles (le fait que notre prétendue identité personnelle nous vienne en grande partie d'autrui fait par exemple partie des fondamentaux du bouddhisme), mais son analyse est finement menée, et elle reste très accessible même si on n'a pas lu tous les romans auquels il fait référence. C'est certainement en commençant par ce livre qu'il faut aborder l'oeuvre de Girard, il permet de mieux comprendre les suivants.
Après Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a entrepris, dans La Violence et le Sacré, de remonter aux origines de l'édifice culturel et social qui est au coeur de notre civilisation. S'appuyant à la fois sur une relecture très personnelle des tragiques grecs et sur une discussion serrée des principaux systèmes d'explication, en particulier la psychanalyse, cette enquête originale met l'accent sur le rôle fondamental de la violence fondatrice et de la victime émissaire. Le religieux, secrètement fondé sur l'unanimité violente et le sacrifice, trouve ainsi dans cet essai majeur une définition inédite.
René Girard a raison sur ... au moins sur deux points : le "bouc émissaire" et le "mimétisme".
Le bouc émissaire, tout d'abord : quand un groupe humain (société, tribu, clan...) est en crise, doute de lui-même, le mécanisme ancestral, "naturel", est de désigner un bouc émissaire ("ce pelé, ce galeux d'où nous vient tout le mal"...) - individu, sous-groupe, ethnie - qui sera massacré et permettra au groupe de retrouver son unité et sa dynamique (voir "Purifier et détruire", ci-dessus).
Le mimétisme, ensuite : j'envie l'autre, je veux lui ressembler, le dépasser, être comme tous les autres tout en étant différent... éternelle rengaine de l'esprit humain (La Rochefoucauld : "Un homme bien né est un homme né sans envie".).
Il y a encore beaucoup d'autres pistes de réflexion dans cet excellent livre, écrit sans jargon, il faut le souligner.
René Girard étudie dans ce livre les mythes, les rites sacrificiels, et fait apparaître le rôle de la violence collective dans l'emmergence du sacré, des institution religieuses et politiques, et plus ou moins directement dans tous les aspects de la culture et de la civilisation.

À première vue, pas grand chose à voir avec son premier livre, « Mensonge romantique et vérité romanesque », mais il y a bien une continuité entre les deux : la démarche est la même, il s'agit de comprendre les mécanismes qui régissent l'humanité, en tirant parti de ce que peuvent nous apprendre les grands auteurs (ici, les tragédiens grecs, et dans une moindre mesure Shakespeare), et on conclut une nouvelle fois sur le rôle crucial du mimétisme.

Précisons que contrairement à ce qu'on peut lire ici ou là (en particulier sur la 4e de couverture de certains de ses livres), ce que propose Girard n'est pas un système philosophique mais bien une théorie anthropologique (il récuse tant le terme de système que celui de philosophe).

En première lecture, on peut avoir l'impression que sa théorie n'est pas suffisamment fondée et qu'il en exagère la portée. Il ne faut pas hésiter à lire ses livres suivants, comme « Des choses cachées depuis la fondation du monde » ou « Les origines de la culture », pour clarifier les choses.
Un ouvrage qui révolutionne les sciences humaines. Parallèlement à une analyse approfondie des mécanismes qui règlent la vie des sociétés, René Girard développe et commente magistralement ce qu'il estime être l'antidote contre la violence : la parole biblique. Une lecture et une réflexion stimulantes des grands mystères de notre monde. Le " système Girard " ne laissera personne indifférent.
C'est le troisième livre fondateur de la théorie mimétique, il a la particularité d'en présenter un panorama plus complet que les deux précédents.

Dans une première partie, il reprend et complète l'anthropologie du religieux développée dans « la violence et le sacré » et qui met en lumière le rôle du mécanisme de bouc émissaire dans les mythes, les sacrifices religieux, et plus généralement dans tous les rites et les institutions.

Une autre partie est consacrée au rôle du mimétisme du désir dans les relations interdividuelles, sujet déjà abordé dans « mensonge romantique et vérité romanesque ».

La nouveauté par rapport aux deux livres précités, et peut-être aussi l'aspect de plus controversé (mais quoi qu'il en soit très intéressant à lire) du présent ouvrage, apparaît dans la partie centrale du livre : la spécificité du christianisme par rapport aux autres religions, son influence (sous-estimée) sur notre société, et le fait que les Évangiles contiennent en germe toute la théorie mimétique.

Le contraste entre l'extrême diversité des sujets abordés et la cohérence du propos est impressionnant.
Le cheminement du désir n'est point rectiligne. Il emprunte des tangentes, il esquisse des triangles, il s'enfonce dans des cercles vicieux. La coquette, le masochiste, le Don Juan, le voyeur, tous se laissent entraîner dans un ballet fascinant dont la chorégraphie leur échappe. Les relations intersubjectives tendent toujours vers un modèle fixe et géométrique. (...). L'érotisme est désormais un combat entre des Moi égaux et identiques. Il n'est pas un adolescent qui ne soit convaincu que le fait d'être "unique" empêche son union harmonieuse avec une partenaire tout aussi unique. Il est pourtant clair que chacun est une copie conforme des autres.
    Notes et commentaires reçus par ce post :
  • [+2] A lire le 12.04.11, 23h23 par Iskandar

J'avais lu un résumé (très) rapide de sa théorie mimétique sur wikipédia, à l'époque ou la psychanalyse tombait en discrédit dans mon esprit. C'est en lisant ce résumé que j'ai commencé à accepté l'idée du lobby psychanalytique. Voici le lien wiki:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard

Bref, en tout cas, lire Girard est depuis plusieurs années sur ma listes des choses à faire impérativement avant de mourir.

Ca m'a l'air intéressant tout ça ... et puis ça me changera des romans heroic-fantasy.

Le résumé du premier livre "Mensonge Romantique et Vérité Romanesque" m'a fait penser à cette citation que j'ai trouvé d'une grande justesse :
La société de consommation se définit ainsi : acheter avec de l'argent que vous ne possédez pas, des objets dont vous n'avez pas besoin pour faire envie à des gens que vous n'aimez pas

Je suis loin d'avoir lu tout Girard, mais j'en ai lu beaucoup. Assez pour voir qu'il a tendance à se répéter d'un livre à l'autre. "Les origines de la culture" ne fait pas parti de ses fondamentaux, mais est à mon avis une excellente introduction à l'ensemble de sa pensée, résumant l'essentiel.

Je recommande la lecture de Girard, parce que sa vision est très stimulante et fait réfléchir beaucoup sur la condition humaine. Mais je ne la recommande jamais sans un énorme bémol.
Le voici:
Girard se présente depuis "La Violence et le Sacré" comme un anthropologue. Cette prétention est une imposture. Ce type croit que lire des anthropologues suffit à l'être soi-même, ce qui est une absurdité. La pratique du terrain et les autres méthodes qui distingue la méthodologie lui sont étrangères. Sa formation est en études classiques, et cela paraît dans son approche: Girard est un littéraire et n'a jamais cessé de l'être.
Girard prétend aussi (comme le faisaient Marx et Freud) que sa thèse a une valeur scientifique. C'est prétention est une ineptie. Comme Marx et Freud, sa thèse a une structure circulaire qui la rend irréfutable, ce qui, par définition, signifie qu'elle n'est pas scientifique (et qu'elle est nécessairement au moins partiellement un sophisme - ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas y trouver des affirmations vraies). Girard pratique souvent l'inversion méthodologiques: il part de la théorie pour inventer des faits.

Donc, quoiqu'on lise de sa part, il faut le lire comme un livre de développement personnel / de psycho-pop / de philo-pop. Mais PAS un livre d'anthropologie NI un livre de science.

Une fois cette mise en garde formulée, j'abonde à en recommander la lecture, qui, est, je le répète, très stimulante.
    Notes et commentaires reçus par ce post :
  • [+2] Absolument le 22.01.12, 16h23 par Tulpa

Vortex a écrit :
Donc, quoiqu'on lise de sa part, il faut le lire comme un livre de développement personnel / de psycho-pop / de philo-pop. Mais PAS un livre d'anthropologie NI un livre de science.

De "psycho-pop"... Pourquoi tout simplement comme de la littérature ? (Je pinaille, mais j'avoue que le "psycho-pop" m'a fait tiquer :) ). Mais un essai littéraire qui pourrait un jour, sous réserve d'enrichissement, devenir scientifique ?

X a écrit :De "psycho-pop"... Pourquoi tout simplement comme de la littérature ? (Je pinaille, mais j'avoue que le "psycho-pop" m'a fait tiquer :) ). Mais un essai littéraire qui pourrait un jour, sous réserve d'enrichissement, devenir scientifique ?
Essai littéraire si tu veux...
j'ai pensé à psycho-pop dans la mesure où on peut en faire le même usage, à savoir un guide pour alimenter sa réflexion sur le quotidien, et c'est sans doute sous cet angle qu'il nous intéresse le plus ici.
Quant à la possibilité que ça gagne une valeur scientifique... ce n'est que mon opinion, mais je pense que la thèse de Girard pourrait servir de base à un programme de recherche multidisciplinaire, mais à condition d'abandonner la rhétorique circulaire dans laquelle son auteur l'a enfermée et d'être fractionnée en une multitude d'énoncés indépendants et réfutables. Cela implique de virer René Girard lui-même, qui se refuse à une telle mise en danger, pourtant nécessaire.

Je ne vais pas m'étendre davantage sur le sujet, ça nous amènerait probablement dans des considérations épistémologiques abstraites qui n'intéressent sans doute pas tant que ça les membres de forum. Si tu veux continuer sur le sujet, tu peux toujours m'envoyer un MP.

Djudj a écrit :Ca m'a l'air intéressant tout ça ... et puis ça me changera des romans heroic-fantasy.

Le résumé du premier livre "Mensonge Romantique et Vérité Romanesque" m'a fait penser à cette citation que j'ai trouvé d'une grande justesse :
La société de consommation se définit ainsi : acheter avec de l'argent que vous ne possédez pas, des objets dont vous n'avez pas besoin pour faire envie à des gens que vous n'aimez pas
Ça me fait penser à Fight Club et à 99Francs
99 Francs : L'extrait :

« Je me prénomme Octave et m'habille chez APC. Je suis
publicitaire : eh oui, je pollue l'univers. Je suis le type qui
vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses
que vous n'aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais
moches, un bonheur parfait, retouché sur PhotoShop.
Images léchées, musiques dans le vent. Quand, à force
d'économies, vous réussirez à vous payer la bagnole de
vos rêves, celle que j'ai shootée dans ma dernière
campagne, je l'aurai déjà démodée. J'ai trois vogues
d'avance, et m'arrange toujours pour que vous soyez
frustré. Le Glamour, c'est le pays où l'on n'arrive jamais.
Je vous drogue à la nouveauté, et l'avantage avec la
nouveauté, c'est qu'elle ne reste jamais neuve. Il y a
toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la
précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans
ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce
que les gens heureux ne consomment pas. »

Oui enfin Girard c'est quand même autre chose que ce qu'écrivent Beigbeder et Chuck Jarrivejamaisaecriresonnom-Pahlaniuk. L'un écrit des essais, les autres des fictions, c'est assez difficile de les comparer... même si par moment on peut y voir des similitudes.

Ca faisait autant de temps que je n'avais plus mis les pieds ici, que j'ai raté ce sujet?

J'ai quasiment tout lu de René Girard et abonde dans le sens de FK : c'est une lecture très enrichissante sur les interactions interindividuelles.

Le début surtout de son oeuvre est utilisable dans le game (le désir mimétique), même si il a une portée bien plus vaste.
Ensuite, il s'attache plus au thème du bouc émissaire, utile pour fournir un moyen de comprendre certains comportements sociaux, de nombreux même.

Oui, pour rejoindre un peu Vorex, sa démarche est parfois circulaire. Mais elle l'est beaucoup moins que celle de Freud (ce qui m'a empêché de finir le seul bouquin que j'ai voulu lire de lui).

Conseil : commencez par le premier, Mensonges romantiques et vérités romanesques

Ca a l'air d'une lecture intéressante, même si, comme Vortex le fait remarquer, il s'agit clairement plus d'une grille de lecture stimulante que de faits scientifiques avérés. Néanmoins, ça semble prometteur!
Votez Roshi.

C'est quand même un peu plus qu'une grille de lecture...c'est toute une théorie qui explique la genèse du désir, le sacré, le phénomène du bouc émissaire, et donne une interprétation du message évangélique.

Néanmoins, c'est très stimulant en effet.

some1 a écrit :C'est quand même un peu plus qu'une grille de lecture...c'est toute une théorie qui explique la genèse du désir, le sacré, le phénomène du bouc émissaire, et donne une interprétation du message évangélique.

Néanmoins, c'est très stimulant en effet.
C'est quoi la différ :wink: ence entre grille de lecture et interprétation?
Votez Roshi.

Déjà "interprétation" ne se réfère qu'au message évangélique.
Donc je n'aurais pas besoin d'aller plus loin et expliquer ma différence entre "grille de lecture" et...quoi, du coup?

Je trouve que "grille de lecture" ça fait manuel pratique. Il y a une composante pratique fortement prédominante.
Ce que propose la théorie de Girard est une explication, selon lui, de la génèse du désir et des comportements de bouc émissaire, notamment. Et pour moi, l'explication est très différente d'une interprétation.

Après, c'est une théorie anthropologique/ethnologique, qui ne se résume qu'à une interprétation très argumentée, comme de nombreuses théories en sciences humaines (explication, sans rien pour la qualifier, a un caractère "établi à 100%" pour moi).

Donc pour résumer, il propose une explication, mais ce n'est que sa théorie. Et sa théorie va plus loin qu'une grille d'analyse.


PS : d'ailleurs, concernant le message évangélique, s'il se contente de donner une interprétation, c'est qu'il pense expliquer une partie du message et que celui-ci est peut-être plus vaste. Et puis ça aurait été un peu pompeux, mine de rien, que de résumer le message du Nouveau Testament...

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