5 h 45 . Canary Wharf s'éveille
Le premier métro de la journée arrive en grondant sur le quai de Canary Wharf, à l'est de Londres. Les couloirs sont vides et, dans le centre commercial flambant neuf attenant au métro, les magasins sont tous fermés. En haut, pourtant, dans les grandes tours insolentes de la nouvelle City de Londres - une bonne partie des grandes banques a émigré ici, à l'est... -, les écrans blafards des ordinateurs clignotent déjà. Gilles, courtier, 35 ans, assis à son poste, avale son café. « Celui qui arrive après 6 heures offre le petit déjeuner à toute la salle. Tu en as facile pour 500 euros, alors ça calme ! » Son réveil a sonné à 4 h 45 ce matin, le temps de filer en scooter pour traverser tout Londres : tant pis pour la distance, Gilles, comme la plupart des traders de Canary Wharf, vit à l'Ouest, à South Kensington, repaire de banquiers ( et de Français !). « Ça fait des années que je dors quatre heures par nuit. A force, c'est sûr , on se bouffe des points de vie. Il faut écouter les traders se raconter leurs petites misères au pub, le soir - moi, j'ai un eczéma , un copain a un zona. C'est le stress. » Pas question de se relâcher. Londres s'éveille à peine, mais, à Tokyo ou à Singapour, les marchés fermeront dans quelques heures. Et en fin d'après midi c'est au tour de Wall Street d'entrer dans la danse. « Pourquoi Londres est devenu la capitale financière ? Tout simplement à cause des fuseaux horaires. On est les seuls à pouvoir traiter l'Asie , l'Europe et les Etats-Unis . Ici, c'est le centre du monde. »
10 heures. Mayfair, les nouveaux maîtres de l'univers
Dans son salon de beauté pour hommes très apprécié des golden boys de la finance - un must, l'ensemble blaireau, rasoir en argent à 645 euros -, Olivier Bonnefoy, extrader reconverti, est aux premières loges pour « sentir » le marché. Entre deux rendezvous, nos financiers aiment se faire bichonner dans les cabinets privés de Gentlemen's Tonic, le temps d'un soin massage désincrustant, l'oeil rivé sur les écrans plasma pour suivre en direct la Bourse. Ici, à Mayfair, au coeur du Londres chic, vous avez la plus grosse concentration d'argent du monde. Le concessionnaire Rolls-Royce toise son voisin Bentley et, dans les rues, « les Ferrari, ce sont comme les Renault », dixit Bonnefoy. Depuis cinq ans, tous les hedge funds ( fonds spéculatifs ) s'agglutinent à Mayfair. Le coin, avec son architecture victorienne qui semble sortie de « Mary Poppins », est nettement plus cosy que Canary Wharf. « Ici, vous avez tout. Les grands hôtels , les restos. C'est plus pratique pour croiser vos clients qui sont en transit entre New York, Abou Dhabi ou Shanghai et glaner des infos sur ce qui se passe », dit Carmel Daniele, une Australienne qui vient de monter son hedge fund. Ah, les hedge funds ! Le fantasme de tout trader ! Virer l'uniforme noir de l' « ouvrier de luxe » version City et adopter le look plus décontracté du hedgefunder, qui, lui - luxe ultime - est son propre patron ! Et surtout empocher le mégapactole encore plus vite ! Cette année, ce sont en effet les hedgefunders qui ont défrayé la chronique « super bonus ». La star du classement, un jeunot de 32 ans, a empoché... 1, 5 milliard d'euros. Et ces nouveaux riches qui rachètent à tour de bras oeuvres d'art et châteaux sont désormais des habitués des chroniques people, comme Arpad Busson, ex-petit ami du top model Elle McPherson. « Dans les années 1980, le glamour, c'était Wall Street et les traders, dit Bonnefoy. Aujourd'hui , les nouveaux maîtres de l'univers , ce sont eux. »
11 heures. La femme de ménage et le milliardaire
Ils sont une cohorte d'anonymes à astiquer le sol dans les sièges sociaux tout en marbre de banques d'affaires comme l'américain Goldman Sachs. Cette année, les agents d'entretien se sont révoltés. A Noël, ils ont fait une manifestation à la City pour réclamer une hausse de leur salaire puis, il y a un mois, ils ont récidivé à Canary Wharf. La Bourse s'est envolée. Et les salaires des financiers ont suivi. Chez Goldman Sachs, cette année, la prime moyenne était de 410 000 euros et le patron, lui, a touché 50 millions d'euros. Soit trois mille six cents années de salaires des employés de ménage, qui, eux se battent pour que leur salaire horaire - 7 à 9 euros - passe à 12 euros. Taxé au taux normal. « Je paie moins d'impôts que ma femme de ménage », confessait ainsi le gérant d'un grand fonds d'investissement. Londres a en effet concocté une politique fiscale sur mesure pour attirer les gros bonnets de la finance. Et la polémique commence à enfler, notamment sur les revenus des associés des fonds de « private equity », qui sont taxés seulement à 10 %. Deux fois moins qu'aux Etats-Unis ! Autre cadeau pour les « expats » de la finance, Londres a inventé ce merveilleux statut de « résident non domicilié », qui leur permet de payer beaucoup moins d'impôts que leurs collègues britanniques. « Tous les bonus sont délocalisés offshore à Jersey et donc défiscalisés , c'est légal . Sans compter que toute journée à l'étranger est décomptée de leur revenu imposable en Grande-Bretagne »,
dit une gestionnaire de fonds.
15 heures. Tour de Babel
« Ici, on garde tous notre accent pourri. Mais entre les Italiens, les Allemands, et les Français , on se comprend... », confesse Arnaud, trader français. Londres la financière, c'est une tour de Babel aux mille nationalités. Plus cosmopolite encore que New York, qui depuis le 11-Septembre a refermé ses frontières. Alex dirige l'équipe mondiale du trading d'une grande banque française sur les « commodities », les matières premières, l'un des secteurs les plus florissants du moment. « On est basé à Londres, évidemment , car tout se passe ici. Dans mon équipe , j'ai des Autrichiens, des Chinois, des Néo-Z élandais , des Français , des Indiens, un Sénégalais ... Aux Etats-Unis , c'est beaucoup plus compliqué de recruter à cause des visas. » Première tribu d'étrangers, les Frenchies, qui ont fait une OPA sur les secteurs très courus des « produits dérivés », qui requièrent des profils de supermatheux. Désormais soumis à concurrence, avec l'arrivée en masse de cracks de Pologne ou de Roumanie. Et de l'ex-URSS.
« Avec le boom des marchés émergents et des matières premières , on a besoin de gens qui parlent kazakh, ouzbek... », dit un recruteur. Pauvres Anglais boutés hors d'Albion ! Dans l'immeuble où vit Alex, il n'y a ainsi plus qu'une seule Anglaise de souche, une vieille dame qui vit là, au rez-de-chaussée, depuis trente ans. Ses voisins sont américains, français, voire russes et travaillent tous dans la finance. Lorentz, 35 ans, est nigérian, né en Tanzanie, arrivé en Angleterre à 15 ans. Il a bossé à Francfort, New York, Paris. Avant de revenir à Londres, où il vit en colocation avec une Russe et un Américain, tous deux sur les marchés. « Londres est le seul endroit où la couleur de peau importe peu. » Pour une raison simple. « Ici, vous pouvez être jaune, rouge ou vert. L'important , c'est que vous crachiez de l'argent . »
19 heures. « Essex Girls » cherche investment banker
Le jeudi soir, dans les pubs de Canary Wharf, elles débarquent. Queue de cheval, minijupe, rouge à lèvres criard, talons argentés. On les appelle les « Essex Girls ». Des filles franchement délurées, souvent de la banlieue est londonienne plus « populo », pas bégueules quand il s'agit de descendre des pintes de bière. Elles sont à la chasse à l'investment banker au portefeuille dodu. La finance est un milieu très mâle. Mais les filles qui y travaillent disent que c'est un cauchemar pour trouver l'âme soeur. Nyree, jolie célibataire de 35 ans, gestionnaire de fonds, témoigne : « Les mecs ont le même rapport aux filles qu'au marché . Ils voient à court terme. Il faut que ça défile , beaucoup et vite. Les pires ce sont les hedgefunders. Dans le “ private equity” , ils sont plus stables, souvent mariés avec enfants. Normal : dans leur boulot, ils font des investissements à plus long terme. »
20 heures. « Smicards » à 200 000 euros annuels
« On est des “ smicards ” de la finance. » Arnaud, Thomas et Gilles en sont convaincus. Ils sont des petits joueurs. Des fantassins de la finance, à mille lieues des gros bonnets de Mayfair, qui, ce soir, gravitent au bar du Nobu Berkeley, leur repaire. Dans la finance, on respecte les gros chiffres. Si tu perds, il vaut mieux perdre beaucoup. Alors on parle autant des superbonus que des « méga-paumes ». Comme celle de ce trader tête brûlée du hedge fund Amaranth, qui a « cramé » 4 milliards d'euros en quelques jours en spéculant sur le gaz. « Quand tu perds beaucoup, c'est que tu peux gagner beaucoup aussi. Le marché préfère ceux qui savent prendre des risques, dit Thomas. Pour nous, le pire, c'est de rester dans les médiocres , question bonus. On préfère encore être viré pour pouvoir tout recommencer de zéro . » Le boss de Thomas a bien performé cette année. Pour ses vacances dans le Luberon, il cherchait une location. « Cela lui semblait si bon marché par rapport à Londres qu'il a cru qu'il s'était trompé dans les conversions. Finalement, il va s'acheter un petit château . »
Idem pour le boss d'Arnaud qui, lui, a jeté son dévolu sur une superbe villa dans le Sud. Alors, à côté, évidemment, nos trois amis se sentent minus. « On ne joue pas dans la même cour. On est des petits poissons parmi les requins. » A Londres, on perd toute notion de chiffres. « Smicards » de la finance ? Arnaud et Thomas vivent dans un 100-mètres carrés en colocation ; prix du loyer : 7 500 euros. Gilles, lui, a emprunté 1 million d'euros en une nuit pour s'acheter sa maison. Pounds, dollars, euros, les zéros se mélangent. Alors le smic dans la finance ? « Ici, à moins de 200 000 euros annuels, tu n'es pas grand-chose . »
21 heures. Fuck Off Money
C'est le rêve de tous. Un jour, ils auront gagné assez d'argent pour partir. Ils auront atteint le « fuck off money » . Qui leur permettra d'arrêter de travailler. Alors, ils feront le tour du monde, ouvriront un restaurant, profiteront de la vie... A chacun un niveau de « fuck off money » à son échelle. Pour Thomas et Arnaud, les « petits poissons », le rêve serait d'accumuler un patrimoine de 3 millions d'euros. « De quoi vivre tranquille avec les rentes, s'acheter une jolie maison dans le sud de la France. » Décrocher vraiment ? Olivier Bonnefoy, qui a fait le grand saut avec l'ouverture de son salon de beauté, sourit : « On est peu nombreux à prendre ce risque. Dans le milieu, on est vraiment vite pris par le jeu. On en veut toujours plus. » Alex a commencé à bosser sur les marchés en 1996. Il raconte qu'il voulait s'arrêter « pour la Coupe du Monde de 1998, histoire d'avoir de quoi s'acheter des billets » . Il y est encore. Lorentz, le Nigérian, venait de l'industrie avant de plonger dans la City, il y a cinq ans. Il s'était écrit une lettre : « Ne pas oublier de démissionner . Date limite de péremption : juin 2006. » Elle est toujours épinglée face à son bureau.